Les Mondes-Miroirs de Vincent Mondiot et Raphaël Lafarge

Le personnel en poste aux entrées de la ville est autorisé à éliminer par les moyens adéquats tout individu, bête ou marchandise, soupçonné d’être infecté par les spores. Aucune sommation n’est nécessaire. La sécurité sanitaire de la ville est la priorité absolue.

Extrait du règlement militaire de Mirinèce, capitale de l’État des Arches.

Salut à toi, naufragé ! Ici, l’Explographe.

Aujourd’hui, je te parle des Mondes-Miroirs de Vincent Mondiot et Raphael Lafarge, un roman fantasy post-apo qui a de la gueule. Enfin, vu les trucs qui se baladent dans ce bouquin, tu vas en voir des gueules. Bien baveuses et hérissées de crocs.

Les aventures de l’Explographe continuent également. Au programme : un peu d’archéologie et un débat sur la propagande. Previet, camarade !

Pour passer l’intro, rends-toi au premier titre « De quoi qu’on parle ? »

Journal de l’expédition Roselune. (Pour suivre le début de l’aventure, c’est par ici)

Jour 23 :

— Ces fresques sont horribles !

Les quadrupèdes aux membres longs et au petit corps rachitique dessinés au charbon sont dérangeants. Cependant, c’est ce qu’ils font qui fait vraiment peur.

Des scènes de cannibalisme pornographique, de chasse à l’homme et de sacrifice infantile. Ce qui semble être leur véhicule ne ressemble à rien de connu. Il prend la forme d’un disque gigantesque crevé de hublots lumineux. Les êtres ne possèdent pas de visage, juste de longues griffes.

— C’est vrai que ces dessins sont malsains, naufragé. J’espère qu’ils ne représentent qu’un délire de fumeur d’écorce de Bénédictin en pleine redescente. Je ne voudrais pas rencontrer ces trucs.

Nous nous tournons en direction du boyau sombre qui s’enfonce dans la montagne.

— Je ne suis pas certain du génie de cette idée…

— Comme on dit chez les gosses de riches planqués dans la garde nationale, il faut savoir prendre des risques dans la vie. Aller, Inch Alla !

J’allume la torche confectionnée un peu plus tôt avec une branche, de vieilles couvertures et de la résine récoltée sur un arbre. Ça marche assez bien et je peux voir jusqu’à quelques mètres devant moi.

L’ascension commence, car le boyau monte légèrement.

Les peintures rupestres se poursuivent sur la roche à mesure que nous avançons. Elles paraissent raconter une histoire. Une histoire terrifiante.

— Explographe, il y avait bien un peuple autochtone qui vivait sur cette île avant l’arrivée des Occidentaux ?

— L’arrivée des Occidentaux ? Ils ne sont pas restés sur l’île par choix. Ils sont morts en tentant de s’en échapper. Mais pour répondre à ta question : oui, ils s’appelaient les ‘Ieuv.

— Tu crois que c’est eux qui ont fait ça ?

Je m’arrête un instant pour observer plus attentivement les fresques. On y voit des figures humaines en armes se dresser au sommet de grandes pyramides à degrés.

— C’est fort possible. Leur chute a peut-être été causée par l’arrivée de ces « créatures » étranges.

— Elles sont toujours là, d’après toi ?

— Pourquoi je le saurais ? J’ai une tronche d’archéologue ?

— Ben, avec le chapeau là, et la machette, un petit peu quand même.

Honnêtement, j’ai envie de te mettre une claque. Ta bêtise est prodigieuse.

— Indiana Ford se rapproche plus d’un pilleur de tombe, l’exact opposé d’un scientifique. Arrête de croire naïvement ce que l’empire des États-plus-ou-moins-Unis te raconte dans ses films de propagande. Le pire c’était quand même « Américain sniper ».

— Ah bon ? Je croyais que c’était tiré d’une histoire vraie.

Je ris sincèrement de tristesse devant la pauvreté de ton éducation politique. Ce bon vieux Karl me manque. « Maxou », comme on l’appelait. Ah, le bon vieux temps !

— Tiré d’une histoire vraie ne signifie pas que l’histoire qu’on te raconte est vraie. Imagine le nouveau film gros budget des EPOMU : un tsunami ravage la côte est, emportant tout sur son passage. Un étrange phénomène apparait alors : les gens morts reviennent à la vie comme des déments et massacrent à la gloire du grand Cyclon Premier. Nouvelle York va-t-elle survivre à la barbarie des campagnes ? Tiré d’une histoire vraie*.

— Woua, ça sort quand ?

Mais t’es trop con enfaite ?

— Mais jamais, pauvre tanche. C’est un exemple. C’était pour illustrer mon propos. Tiré d’une histoire vraie n’engage à rien, et surement pas à de l’honnêteté intellectuelle. OK, je laisse tomber.

— En tout cas, ça ferait un bon film.

Nous continuons en silence. Le boyau redescend légèrement, mais rien d’alarmant. Bientôt, il s’élargit et nous apercevons des arches de construction humaine. De l’eau suinte sur les murs, ce qui a complètement effacé les peintures rupestres. L’écho d’une cascade au loin nous parvient.

— Ne me dites pas que ce n’est pas vrai ! s’exclame Michel.

Nous sursautons. Nous l’avions oublié, ce con.

— Michel, tu étais obligé de…

Je m’arrête en pleine phrase. Devant moi s’ouvre une immense caverne sphérique tapissée de haut en bas par une jungle foisonnante.

Notre chemin se termine en promontoire rocheux tangent à la sphère. De grandes arches soutiennent les restes d’un aqueduc souterrain en ruine. A un endroit, il est brisé en deux et l’eau se déverse en cascade dans la jungle. Des escadrilles d’oiseaux tropicaux virevoltent entre les reflets chatoyants d’un arc-en-ciel figé dans le temps.

— Incroyable…

Ces arches couvertes par la végétation me rappellent ce roman, « Les Mondes-Miroirs » de Vincent Mondiot et Raphael Lafarge.

Titre : Les Mondes-Miroirs

Auteur : Vincent Mondiot, Raphaël Lafarge

Nombre de pages : 432

Ma note : 4/5

De quoi qu’on parle ?

Elsy et Elodianne sont deux sœurs de cœur. Elles ont grandi dans le quartier ouest de Mirinèce, le 92 comme disent certains, où elles ont fait les quatre-cents coups. La vie les a cependant séparés lorsque Elodianne est devenue magicienne au service de l’état et Elsy mercenaire et entrepreneur au service du plus offrant.

Des créatures de cauchemar vont briser le train-train de nos deux jeunes femmes en terrorisant la capitale des arches. Ces biomonstres qui digèrent leurs adversaires afin de devenir encore plus fort semblent inarrêtables… Elsy et Elodianne devront à nouveau s’unir.

De où qu’on est ?

L’univers complexe de Mirinar ne saurait être décrit ici de façon satisfaisante, car le format de la chronique ne s’y prête pas.

Je vais cependant te donner un aperçu.

D’immenses arches survolent le continent et se rejoignent à Mirinèce, dans le palais de la capitale. Entre elles se dressent des titans de pierre figés dans le temps et souvenir d’un monde disparu.

Les humais portent encore en eux les traumatismes d’une vieille guerre bactériologique ainsi que la peur d’une nouvelle contamination. Les mages utilisent leurs pouvoirs afin de contrôler les individus et éliminer les infectés.

Le plus grand héros de cette fameuse guerre gouverne l’état des arches avec le pouvoir religieux incarné par Prime, le dieu suprême.

Pour ce faire, le gouvernement s’appuie principalement sur l’armée, les services secrets et les mages. Il y a différentes branches, comme les matiéristes qui contrôle, spoiler, la matière ou les miroitistes capables de créer des mondes-miroirs avec un savant mélange de magie et de souvenirs.

Le niveau technologique de l’univers est moyenâgeux, mais comporte des touches de révolution scientifique classées comme « magie ».

De qu’est-ce que j’en pense ?

Worldbuilding, les enfants. Point.

Plus sérieusement, le travail effectué sur l’univers est colossal en plus de m’avoir paru vraiment original. Les paysages sont démesurés, l’ambiance tantôt pesante, tantôt aérée.

Tout se situe dans les détails où la critique sociétale et politique s’y cache souvent en tapant juste. Je ne peux rien spoiler, mais il est clair que les auteurs ne sont pas ignares en matière d’exercice d’état et de diplomatie.

Aucune peur à avoir cependant, cela reste distillé en filigrane tout au long du récit. Ce n’est pas un cours de SciencePo.

L’action reste tout le temps présente, le rythme est bon et le roman contient son pesant de scènes gores et violentes. Les combats sont crus, brutaux, sans pitié.

Le scénario m’a parfois paru décousu, avec beaucoup de personnages et un découpage quelquefois pénible. On passe du point de vue d’un camp à l’autre, avec l’avantage de comprendre leur motivation, mais on perd en clarté.

Elsy et Elodianne sont très attachantes. L’une est bagarreuse et débrouillarde quand l’autre montre une attitude calme et un esprit studieux. Les deux facettes d’une même pièce à laquelle je me suis facilement identifié.

Les personnages sont recherchés, mais poussés assez loin dans la caricature. Personnellement, ce côté un peu « comics » m’a dérangé, mais c’est surtout une affaire de gout.

Le climax est génial, mais la fin m’a semblé très cynique. Que d’émotions.

Pour résumé, je dirais que ce fut une lecture bourrée d’action, à l’originalité rafraichissante, mais avec ce petit truc qui manque pour que ce soit un coup de cœur.

L’extrait express (si t’arrives à le dire cinq fois vite, tu gagnes une noix de coco) :

Les flammes faisaient briller les viscosités qui lui servaient d’épiderme et se mêlaient les unes aux autres en s’épaississant par endroits comme de la vase séchée. La créature coulait sur elle-même, s’avalait en permanence par les dizaines d’orifices qui perçaient son corps difforme et palpitaient sur des rythmes différents, comme autant de bouches cherchant à happer leur dernier souffle. Un souffle qui avait l’odeur de carcasses gorgées de vers. À la base du blasphème se trouvaient des membres approximatifs, parodies hypertrophiées de pattes animales, et à son sommet, des tentacules, dont l’un broyait la cage thoracique d’un homme au visage rouge de suffocation. Diverses masses osseuses perçaient cet océan d’humeurs sombres, ici une corne de plusieurs mètres qui finissait en spire, là des vertèbres humaines qui s’agitaient, fébriles, en faisant gonfler et dégonfler, tel un poumon malade, une partie du monstre.

 

 

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