Les Attracteurs de Rose street de Lucius Shepard

Peut-être sommes nous tous soit des attracteurs à la recherche de fantômes à dévorer, soit des fantômes à la recherche de l’oubli. Et peut-être que la différence essentielle entre le monde des esprits et celui-ci est que dans ce dernier nous pouvons être l’un et l’autre.

Salut à toi, naufragé ! Ici, l’Explographe.

ATTENTION, DERRIÈRE TOI UN FANTÔME !

Haha, ta tête. On dirait que tu t’es caché dans ton anus. LOL.

Non, mais sérieusement il y a bien un fantôme dans ton dos. Elle s’appelle Christine et elle a un pieu coincé dans le crâne. Heureusement que le maquillage rattrape un peu le truc.

Bref, aujourd’hui je te parle d’une nouvelle ma foi fort sympathique ; les Attracteurs de Rose street de Lucius Shepard. Un ancien bordel dans le Londres du 19e, des spectres et d’étranges machines, voilà un cocktail savoureux interdit aux moins de dix-huit ans.

Les enfants, soyez gentils et ne le dites pas à vos parents. De toute façon, ce n’est pas votre faute s’ils ne savent pas paramétrer correctement un contrôle parental.

Les aventures de l’Explographe reprennent ! Notre équipe de bras cassés s’apprête à poursuivre l’ascension des Gros’Piks dans le stresse et le manque de préparation évident. Tout va bien se passer. (Haha, hum.)

Pour passer l’intro, rends-toi au premier titre « De quoi qu’on parle ? »

Journal de l’expédition Roselune. (Pour suivre le début de l’aventure, c’est par ici)

Jour 22 :

Les Gros’Piks sont trois grandes montagnes qui forment une chaîne majestueuse et intimidante. Pik’Troa est le plus petit et le plus facile à gravir. Nous nous tenons dessus en ce moment même à contempler Pik’Deu depuis le camp d’explorateur. De là-haut, nous accéderons aux cimes enneigées et magiques de Pik’Un, notre destination finale avant le grand retour. Enfin, ça, c’est le plan A. Le plan B reste plutôt basique : on est tous mort donc osef d’une solution en vrai.

— C’est intimidant.

— C’est froid et glissant.

Je vous fais signe d’approcher. Je m’apprête à commencer l’ascension équipé de mon harnais improvisé en liane de haute montagne et de corde faite maison.

— C’est comme vos mères, les peureux. Naufragé, prend cette corde. Tu vas m’assurer.

— Je ne suis pas sûr que…

— Fais pas le con ; t’auras ma mort sur la conscience. Et il n’y a pas de « mais ». Michelle ne peut pas le faire, il ne reste que toi. Deux moins un égal un, tu saisis ?

— Oui, ça va hein. J’ai fait bac S.

Bac S. J’ai envie de rire.

— Les vrais font lettres et philo, espèce de tanche. Tout ce qui vient après la règle de trois et le théorème de Pythagore, c’est de la masturbation intellectuelle.

— On a quand même construit les pyramides avec les mathématiques.

— Toi, t’as rien construit du tout alors ferme-là, tu seras gentil.

Tu boudes, mais obéis, ce qui prouve une fois de plus ma maîtrise de la guerre psychologique sur attardé.

— OK, je me lance.

La paroi ne manque pas de prises, cependant je peux sentir le froid de la neige des cimes jusque sous mes doigts. Mes mains s’engourdiront rapidement, ce qui posera un problème. Une chute serait mortelle. Si je t’ai demandé de m’assurer, naufragé, c’était plus pour occuper ton esprit que par réelle sécurité.

L’ascension ne me laisse aucun répit. À une certaine hauteur, le vent commence à me bousculer rudement. Je maîtrise ma respiration. J’essaie de ne pas penser au temps et à mes muscles endoloris par l’effort.

Alors que je repose un de mes bras, j’aperçois une cavité sur ma gauche. Curieux, je m’y déplace, espérant découvrir une corniche suffisamment large pour m’assoir.

À ma grande surprise, il s’agit en réalité d’une grotte en partie dissimulée par un arbuste épineux. Je me hisse sur le rebord et la faible lumière du jour me montre des peintures rupestres des plus étranges. Des formes aux longs membres sombres et décharnés forment des scènes cauchemardesques et orgiaques.

C’est quoi cette merde ? Bon, au moins je peux souffler. J’allume le briquet et la flamme m’indique que le goulot plonge profondément dans la montagne.

— Bon, naufragé, tu peux monter. Je crois avoir trouvé un passage moins casse-gueule. Enfin, je crois.

L’ambiance glauque me rappelle cette fameuse nouvelle ; les Attracteurs de Rose street. Brrrr.

Titre : Les Attracteurs de rose street

Auteur : Lucilius Shepard

Nombre de pages : 136

Ma note : 4,5/5

De quoi qu’on parle ?

Samuel Prothero est aliéniste, une profession encore sous-estimée à une époque où on traite les malades mentaux avec de bonnes décharges électriques purificatrices.

Ce jeune homme de vingt-six ans rêve d’ouvrir sa clinique pour aider l’humanité. (Le con, il n’a rien compris au capitalisme et à comment « réussir sa vie ».) Pour ce faire, il intègre le club des inventeurs de Londres où il espère trouver les relations nécessaires à son projet naïf.

Il y fait la connaissance du sinistre Jeffery Richmond qui lui propose un cas à résoudre. Et quel cas, les enfants ! En effet, sa dernière invention censée purifier l’air de Londres attire en fait les spectres de la ville, dont celui de sa défunte sœur, Christine. Moi ? Je suis calme. Pourquoi tu t’énerves ?!

De où qu’on est ?

Nous sommes à Londres au 19e siècle. La majeure partie de l’intrigue se déroule chez Richmond dans sa grande maison située à Rose street, dans le quartier pauvre de Saint Nichol.

Les rues sont sales, les gens aussi, la maladie et le meurtre rôdent, bref, on est bien.

La bâtisse de l’inventeur fait office d’îlot de sécurité avec ses domestiques et son intérieur ancien mais luxueux. Une ambiance parfaitement flippante.

De qu’est-ce que j’en pense ?

Je suis un homme simple. Je vois une belle couverture, Le Bélial : j’achète.

Je découvre Lucius Shepard avec ce court texte d’une centaine de pages et, outre ses qualités narratives indéniables, je tiens à souligner le style de l’auteur particulièrement plaisant, élégant et accordé au ton de la nouvelle.

L’histoire, sombre et glauque, nous est contée à la première personne ce qui rend l’aventure encore plus immersive. En général, je ne suis pas fan, mais là c’était clairement le bon choix à faire. Il y a dans ce texte un petit quelque chose de Lovecraftien avec ce côté presque steampunk qui fonctionne à merveille.

L’enquête ne laisse aucun temps mort et l’histoire d’amour qui s’y mêle ajoute un aspect très humain qui contraste avec la noirceur du récit.

Les personnages sont travaillés, tant dans leur personnalité que dans leurs codes de classe sociale. Le protagoniste, Samuel, nous partage ses pensées, et son humanisme ainsi que sa curiosité scientifique nous touchent. Il émane de lui une grande sincérité.

Richmond contraste avec lui de façon spectaculaire. L’homme possède un esprit brillant, certes, mais se comporte de façon grossière et peu amène. Il y a quelque chose de très sombre chez ce personnage.

Jane et Dorothea forment le duo médiateur entre les deux pôles que sont Samuel et Richmond. Elles ont chacune leur manière de voir le monde et de s’y adapter tout en étant d’une grande complicité. En effet, elles viennent du même milieu pauvre où la prostitution finit par devenir la seule solution pour survivre.

Christine, le fantôme objet de toutes les curiosités, nous apparait comme une femme jadis forte et entreprenante réduite à errer après une mort violente. Cela la rend agressive et imprévisible. Elle incarne jusqu’au bout des ongles tout le tragique de sa situation.

Avec ce cheptel de personnages, L. Shepard aborde un tabou majeur. Loin de le caricaturer en manichéisme primaire, il y ajoute toute la complexité malsaine d’une pareille situation. Je ne peux bien évidemment pas révéler le tabou en question, car cela serait du spoil, et le spoil c’est mal. Cependant, la surprise était au rendez-vous.

Couché, Christine !

Pour résumé, un texte court, prenant et élégant. Je n’ai pas grand-chose à lui reprocher, sinon sa fin peut-être un poil trop abrupte. À consommer sans modération pour tout amateur de fantastique.

L’extrait express (si t’arrives à le dire cinq fois vite, tu gagnes une noix de coco) :

Un rideau de toile grise dissimulait une quatrième chambre. Jane, la plus grande des deux femmes que j’avais vues tantôt, attendait près du rideau — elle colla ses lèvres à l’oreille de Richmond, lui transmit un message que je ne pus entendre et se dirigea vers l’ascenseur. Après un instant d’hésitation, Richmond tira le rideau, révélant une paroi en verre d’une surprenante clarté maintenue en place par des montants en fer forgé, et au-delà une femme aux cheveux bruns, vêtue d’une tunique et d’un pantalon couleur prune. Je crus qu’il s’agissait de l’autre assistante de Richmond, car elle ressemblait beaucoup à la femme qui venait de nous quitter, mais Richmond plaqua la paume de sa main sur le verre et dit : « Christine. »

 

 

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