La ballade de Black Tom de Victor Lavalle

Entrez en ma demeure, reprit la femme d’une voix enjôleuse, et je vous montrerai les miracles que je suis capable d’accomplir avec un peu de sang versé.

Salut à toi, naufragé ! Ici, l’Explographe.

Aujourd’hui, on découvre La Ballade de Black Tom de Victor Lavalle. On continue aussi l’aventure avec la première ascension des Gros’piks.

Pour passer l’intro, rends-toi au premier titre « De quoi qu’on parle ? »

Journal de l’expédition Roselune. (Pour suivre le début de l’aventure, c’est par ici)

Jour 10 :

Les Gros’piks ; une chaine de montagne gigantesque avec un gros volcan assoupi bien cliché. Naufragé, tout ce que tu as vécu à ce jour n’était que plaisanterie de difficulté. Les cimes qui se dressent devant toi montrent une jungle à pan de falaise où les pires monstruosités se cachent, des cous de rocailles coupantes comme des lames de rasoir et finalement des têtes de glace que la lave même n’a jamais réussi à défigurer.

On va tous crever… Allons-y !

— La mort n’est rien, déclare Michel d’un air philosophe.

Apparemment, maintenant il déchiffre mes pensées.

— Parle-moi de ta mère, Michel.

— Eh bien, c’était…

—… une grosse pute ! Ce qui fait de toi un énorme fils de pute ! C’est pour cette raison qu’il est temps que tu partes. Hum, pardon, j’ai dépassé les bornes. Je regrette de t’avoir tué.

Michel écarquille les yeux, extatique d’amour.

— Tu le penses vraiment ?

— Oui. A la place, j’aurais dû t’attacher à un arbre et laisser les fourmis carnivores lentement te dévorer. Je ne serais pas là à devoir te supporter.

— Un jour, ton âme redeviendra pure, clame Michel avec ferveur.

Il n’abandonnera pas, l’ignoble rebut de sainteté. Pour l’instant, je n’ai aucun moyen de m’en débarrasser. Soit.

Je vérifie une fois de plus mon équipement et la solidité de la corde attachée à mon harnais. La paroi torturée qui monte à perte de vue sent l’humus et suinte d’humidité sous mes doigts. Les enfants ne faites pas ça chez vous. Faites-le dans un endroit où vos pauvres parents n’auront pas à supporter la vision de votre petit corps mort.

C’est assez en bons conseils, je commence l’ascension. Les prises ne sont pas difficiles, mais peuvent être traitres. Une pierre qui se détache au mauvais moment, une chauve-souris à cornes qui prend son envole dans ta tronche ou encore les restes d’un précédent alpiniste infesté de parasites mortels qui s’accroche à ta jambe ne sont que quelques exemples des dangers pouvant survenir ici.

Le manque d’imagination est un énorme avantage dans ce genre de situation. Les créatifs partent sur du Cthulhu et finissent mort de peur avant la première corniche. Voilà le problème avec les artistes. Ils doivent toujours tout ramener à leurs peurs et à leur fameux « besoin de s’exprimer ». Une belle bande de tanches.

Cthulhu, la blague, on n’est même pas sur son territoire de chasse. Je regarde en bas. Mauvaise idée, j’ai l’impression de contempler le monde depuis l’espace. J’assure ma prise sur un tentacule et respire calmement.

Un tentacule ?!

Je n’ai que le temps de me jeter en arrière dans le vide pour esquiver la gueule hérissée de crocs d’un ours-pieuvre contrarié. Ah, la race de toutes les sous-races ! Là, naufragé, c’est tendu, je ne vais pas te le cacher.

Ma trajectoire observe un demi-cercle avant de m’éclater contre la paroi. Ma besace s’ouvre, un livre tombe ; la ballade de Black Tom de Victor Lavalle. Un signe ? Peut-être. L’ours-pieuvre rugit et se précipite sur moi en s’accrochant à la falaise avec ses tentacules gluants.

Titre : La Ballade de Black Tom

Auteur : Victor Lavalle

Nombre de pages : 143

Ma note : 4.5/5

De quoi qu’on parle ?

 

Nous sommes en 1924, à New York (et pas en 2018 comme les élites veulent nous faire croire #onnousment). Charles Thomas Tester vit de petites arnaques et entretient tant bien que mal son père malade. Ils habitent un appartement miteux dans Harlem et subissent la dure condition des Afro-Américains en ce temps-là.

C’est en livrant un grimoire occulte à une vieille femme louche dans le Queens et surtout sa rencontre avec le mystérieux Robert Suydam que Thomas plonge dans l’horreur… (Fout les j’tons, putain.)

De où qu’on est ?

 

Ce court roman s’inscrit pleinement dans un univers Lovecraftien. L’auteur nous dépeint un New York des années 20 réalistes infesté en filigrane par un monde occulte et magique. Ce texte est en fait une réappropriation de la célèbre nouvelle de H.P. Lovecraft Horreur à Red Hook dont je conseille la lecture avant de s’attaquer à ce texte-ci pour en comprendre toutes les subtilités (accroche-toi toutefois, c’est un pamphlet raciste). Relaxe, naufragé, c’est un plus et tu peux sans problème apprécier ce roman en l’état.

 

De qu’est-ce que j’en pense ?

 

J’ai adoré cette lecture. Victor Lavalle a fait du super boulot, tant au niveau de la qualité littéraire que du scénario.

On découvre la condition des Afro-Américains à travers le personnage de Thomas (dit Tommy) et de son environnement social. C’est très bien décrit et vivant ; on s’y croirait. L’auteur a choisi de critiquer le racisme de manière démonstrative plutôt que militante et c’en est d’autant plus percutant je trouve. Pour les connaisseurs de Lovecraft, on ne peut que sourire en voyant là le pied de nez fait à Horreur à Red Hook.

L’occulte n’est pas en reste et marque le récit tout du long de sa main sombre. On assiste à la transformation de Tommy en Black Tom, notamment à travers les yeux de l’inspecteur Malone. J’ai beaucoup aimé cette atmosphère un peu vaudou. J’ai trouvé cela très rafraichissant.

Il y a plusieurs niveaux de lecture dans ce texte ce qui lui donne une grande solidité. Les références et les remaniements empruntés à Horreur à Red Hook sont proprement géniaux.

Je tiens aussi à souligner la qualité remarquable du livre papier. La couverture est magnifique et la mise en page sobre ainsi que le grain choisi font que c’est un véritable plaisir de tourner les pages. Il y a franchement moyen de faire de l’ASMR premium avec ça.

Pour résumer : un univers obscur parsemé de tensions sociales et de monstres antédiluviens assoupis dans les profondeurs, de l’occulte, des sorcières, des incohérences spatio-temporelles, voilà ce qui t’attend dans ce roman, naufragé. Les fans ne seront pas déçus et je pense que ce court roman est un très bon premier contact pour les néophytes. Pour ma part, il rejoint le fleuron de ma flotte littéraire.

Pour une chronique plus poussée (oui, il y a des gens qui font du vrai travail. Vas-y, essaie d’écrire en plein combat contre un ours-pieuvre à cinquante mètres du sol), je t’invite à lire celle d’Apophis qui en révèle plus, mais qui explique toutes les subtilités.

L’extrait express (si t’arrives à le dire cinq fois vite, tu gagnes une noix de coco) :

 

Le retour du Roi endormi marquera la fin de la misère pour vous et les vôtres. La fin de conditions de vie sordides pour un milliard d’individus. Quand il se lèvera, il effacera les folies de l’humanité. Et il n’est pas seul. D’autres suivront, nombreux. Ce sont les Grands Anciens. D’un pas, ils font basculer les montagnes. D’un regard, ils sont capables de laisser dix millions de cadavres dans leur sillage. Mais imaginez la chance des survivants ? La récompense de ceux qui auront aidé le Roi endormi à se réveiller ?

4 commentaires sur “La ballade de Black Tom de Victor Lavalle

  1. Bonsoir, Explographe.
    Ohé ! Dis, tu es encore là ou bien ce fichu ours-pieuvre a-t-il gagné la bagarre ?
    Ce n’est pas qu’on s’inquiète pour ta santé, c’est rapport au chapitre 38. Vrai, ce monde est sans pitié.
    Puisque tu refuses de nous fournir notre dose, il va bien falloir dégoter quelque chose à se mettre sous la dent. Heu, sous les lunettes. Je note donc cette possibilité de lecture – quand j’aurai fini de déchiqueter le Roi écorché et Gagner la guerre.
    Ils ne vont pas faire long feu. Ça risque de tourner vilain, avec le manque. En parlant de manque, j’ai fini la trilogie de Lowtown. Etant donné que la fin est férocement parfaite, je ne peux même pas aller jouer les Annie Wilkes, trop fort ce Polansky.
    Bon, il me reste quelques centaines de pages avant de tourner enragée, profite.
    Tiens ton clavier a ripé sur cliché et réussi. Petit corps disloqué s’il te plaît, il y a des âmes sensibles, quelque part. J’en conviens, il ne s’en trouve peut-être pas ici précisément.
    Bis bald.

    1. Hello, Colophane !

      Je suis encore en vie. Cette ours-pieuvre était coriace, ça on peut le dire. Je raconterai tout dans ma prochaine chronique ^^ Le chapitre 38 arrive. J’ai beaucoup plus de boulot hors blog en ce moment ce qui explique l’absence, haha.
      Le roi écorché, super trilogie. Tu ne vas pas t’ennuyer 😉
      Ah, tu me donnes envie de commander du Polansky. Oui, c’est décidé. Un seul bouquin de Polansky dans ma bibliothèque, c’est inacceptable :p
      Haha, merci pour les fautes repérées :p

    2. Bonsoir Explographe,

      De Polansky, je viens de recevoir le premier tome de la série “The empty throne” (“Those above”), je suppose que je vais l’attaquer bientôt. Quand j’aurai fini de porter le deuil de Warden, d’ici une dizaine d’années. Heu, non, quand même pas. Un peu de Churchill me remontera peut-être le moral ? Je croquerai sans doute La ballade de Black Tom en guise d’apéritif un de ces jours (le début est prometteur) ; quant à zyeuter la nouvelle de Lovecraft, j’hésite ; jusqu’ici je n’avais pas trop accroché.

      Vale !

      1. Hello 🙂

        Ah oui ! J’avais vu qu’il changeait un peu de style avec une “nouvelle” série. Tu m’en diras des nouvelles, j’espère ?

        Haha, je te comprends. J’avais ressenti pareil lorsque je me suis rendu compte que les traductions ne suivraient pas :p Quant à la ballade de black tom, c’est un roman très court et prenant, parfait pour un apéritif 😉 Il faut aimer un poil Lovecraft, mais on est dans un style littéraire bien plus moderne et dynamique^^

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