Face au dragon d’Isabelle Bauthian

Poly avait entendu dire qu’il ne fallait pas fixer les bêtes menaçantes – et celle-ci l’était indiscutablement – mais elle ne put s’empêcher de plonger son regard dans le sien.

Salut à toi, naufragé ! Ici, l’Explographe.

Aujourd’hui, on se retrouve pour une nouvelle chronique, celle de Face au dragon d’Isabelle Bauthian. Lorsque la jeune maison d’édition « Projet Sillex » m’a proposé ce manuscrit, j’ai été fort intrigué. Par la quatrième de couverture (ainsi que la couverture de toute beauté), mais également par l’idée derrière le projet ; rémunérer les auteures à la hauteur de leur travail. On ne va pas se mentir, écrivain ça ne gagne pas assez de thunes et très peu peuvent se permettre une Lamborghini. Intolérable !

Du coup, je me suis lancé et je n’ai pas été déçu. Les aventures de l’Explographe continuent également avec le calife Chish’ah et son caractère mégalo.

Pour passer l’intro, rends-toi au premier titre « De quoi qu’on parle ? »

Journal de l’expédition Roselune. (Pour suivre le début de l’aventure, c’est par ici)

Jour 18 :

Alors que je finis ma chronique, le calife essuie ses larmes.

— Putain, il chouine toujours comme un gosse…

Cependant, cette fois un sourire se dessine vaguement sur son visage. Un sourire satisfait et vicieux. Sa voix change ; elle devient gutturale. Il cesse d’avaler. Il se transforme en quelque chose de plus puissant. Sa posture se redresse.

— Explographe ! Mouahahahaaa ! Tu m’as donné le sacrifice vocal d’Ag’Ulet.

— De quoi ?

— D’Ag’Ulet !

— C’est qui ce fils de pute ?

Le sourire du calife se fige un instant, puis s’évapore sous les traits grossiers de la colère.

— Ne blasphème jamais au sujet d’Ag’Ulet ! Sa sainte loi est inscrite sur ce trône et elle s’applique depuis des millénaires. Pauvres fous, vos âmes m’appartiennent !

— Du calme, l’adorateur d’Ag’Mulet, ou je ne sais pas trop… C’est inscrit où ? Je ne vois rien sur ce trône.

Chish’ah tourne vers moi son regard de braise. Il sourit de toutes ses dents noires, maintenant sèches comme un désert.

— Voilà l’astuce, pitoyable mortel ! La sainte loi se trouve inscrite en tout petit derrière le trône. Il fallait bien regarder.

— Je vais te foutre un procès au cul, enfoiré ! C’est interdit de faire ça.

— Pas d’après les lois du Rajhastanboul.

Il se délecte de son haut niveau de connaissance en droit. Je soupire.

— Le Rajastan de mes couilles, s’il a un jour existé, n’est plus depuis longtemps. Ce palais se trouve sur une île perdue qu’on appelle Aencre. Tes lois sont caduques.

— Objection, votre Honneur ! (Sérieusement, il se croit où, là ?) Ce palais est la propriété des rajhats, ses lois s’y appliquent donc.

— Mais que dalle ! Tu te crois à l’ambassade d’Arabie Saoudite ? Ton peuple est mort.

— Et je compte bien le ramener à la vie ! siffle-t-il.

J’ai la machette qui me démange. Il va finir par tous nous tuer. Tu me lances des regards apeurés, naufragé.

— Pourrions-nous simplement nous embrasser, dans le respect de l’être de chacun ? implore Michel.

Je hausse un sourcil.

— Michel, tu tentes une vanne ?

— L’Amour peut faire des miracles !

— L’Amour « peut », mais le « fait » rarement. C’est la base de la survie. Les probabilités, tu connais ?

— Taisez-vous tous ! hurle Chish’ah.

Apparemment, il supporte mal le manque d’attention.

— Vous ne m’avez même pas demandé comment fonctionne le sacrifice vocal d’Ag’Ulet !

— Mais parce qu’on s’en bat les couilles…

Il renifle de mépris.

— Puisque c’est comme ça, je vous laisse une chance. Si vous me demandez comment il fonctionne et que vous écoutez ma réponse, je vous laisse partir.

De quoi ?! On se consulte tous du regard. Comment croire un être aussi vil ? Cependant, nous ne pouvons laisser une telle occasion passer. Je prends donc la parole :

— Hum, si juré sur l’honneur de monsieur le juge, j’accepte.

— Juré !

J’espère vraiment qu’il possède au moins une éthique juridique.

— Comment fonctionne ce fameux sacrifice d’Ag’Ulet ?

Le calife glousse de plaisir. Il ajuste son aplomb dans une mise en scène ridicule. Il est fier comme un coq.

— C’est un sortilège très ancien. Il stipule que sous son emprise, une âme peut être achetée contre une information. En l’occurrence, ta fameuse chronique !

J’attend la fin. Elle ne vient pas.

— C’est tout ?

— Oui ! Ingénieux, n’est-ce pas ?

Tuez-moi, qui que vous soyez. Achevez ma pauvre âme par miséricorde, je vous en conjure.

— Vas-tu honorer ta promesse, calife ? s’enquit Michel en me coupant la parole.

Pour une fois, il a bien fait. Toutefois, Chish’ah sourit avec malveillance.

— Bien sûr, mes amis ! Je vais exaucer vos vœux et vous laisser hors du palais.

J’ai comme un doute, là.

— Cela implique-t-il la mort et la souffrance.

Il balaie mes angoisses d’un revers osseux de la main.

— Oh, non ! Seulement la souffrance.

— Attends un peu, fils de ta grand-mère la p…

Ma langue s’enroule dans ma bouche et avant que je puisse crier, nous nous retrouvons tous dans un tourbillon de plumes et d’écailles qui me rappelle ce livre. Face au dragon, d’Isabelle Bauthian. Oui, c’est bon de pouvoir compter sur sa mémoire.

La douleur éclate alors dans mon crâne.

Titre : Face au dragon

Auteur : Isabelle Bauthian

Nombre de pages : 

Ma note : 4/5

De quoi qu’on parle ?

Polyxène est une jeune femme de dix-huit ans, intelligente mais maladroite. Lorsqu’elle baffe la fille qui lui mène la vie dure depuis des années, elle s’enfuie dans la forêt sous le coup de l’émotion.

Pas de bol, elle se perd et se retrouve alors sur une île mystérieuse où sont coincés avec elle quatre autres jeunes gens.

Problème : ils viennent tous d’une époque différente.

Deuxième problème : un dragon semble les surveiller.

Nos cinq compères vont devoir trouver un moyen de s’échapper de l’île sans mourir de façon horrible et suggestive. Oh my gad !

De où qu’on est ?

L’île est un endroit mystérieux et fascinant. Elle est dangereuse et pourtant, conserve la santé et l’âge de ses habitants. Les blessures guérissent plus vite, le vieillissement ralenti, voir s’arrête.

On y trouve toutes sortes de bêtes sauvages, principalement des carnivores. L’environnement n’est également pas toujours « human friendly », genre sable mouvent, etc..

Je ne t’en en dis pas plus afin de préserver ta curiosité. Sache néanmoins que l’aventure se passe en France. En France, madame, monsieur ! Et une baguette !

De qu’est-ce que j’en pense ?

Une fois n’est pas coutume, j’ai vraiment apprécié le travail d’Isabelle Bauthian. L’île m’a fascinée, avec son énigme, ses fausses pistes et ses environnement insolites.

Outre le style d’écriture fluide et au service de l’action, l’auteure développe ses personnages avec brio. J’ai un grand faible pour Simon, dont le caractère et l’histoire personnelle m’ont touché.

Le protagoniste principal, Poly, m’a un peu énervé au début. Pour tout t’avouer, j’avais envie de lui mettre des claques à cause de sa mentalité de victime. J’ai cependant fini par l’apprécier et même l’admirer. Si c’est voulu par l’auteure, c’est bien fait.

Les défis de nos cinq héros malgré eux mettent à l’honneur l’intelligence, l’amitié et le courage. Chaque personnage possède ses forces et faiblesses ainsi que sa part d’ombre. Cela les rend très humains. J’ai presque envie de dire organique. Un point que j’ai particulièrement apprécié.

Certains passages, cependant, m’ont semblé un peu clichés. Les messages politiques de l’auteure sont toujours présents et souvent bien amenés, mais pas toujours. On ne peut pas tout avoir.

J’ai aimé la fin pour des raisons que je ne peux pas détailler sans spoiler, mais parfois, la larmichette pointait le bout de son nez. Et il en faut pour pousser un dur comme moi à une telle extrémité.

Je te conseille donc cette lecture, naufragé. L’univers est certes spécial vu qu’on nage entre la fantasy et la SF, mais l’aventure vaut le détour. J’ai passé un très bon moment de lecture, parfois littéralement scotché aux pages.

L’extrait express (si t’arrives à le dire cinq fois vite, tu gagnes une noix de coco) :

Il fallut moins d’une paire de secondes pour que Poly entende le souffle de la bête et, au même moment, une voix :

 — Couche-toi !

 Elle plongea et, un instant plus tard, sentit une masse s’abattre sur son dos et quelque chose de pointu percer son épaule.

 Le choc la submergea en une vague glaciale qui balaya le flot de ses pensées. Elle n’avait plus envie de courir, pas envie de crier ni de lutter… Elle n’était même pas convaincue d’avoir peur, tant l’environnement s’effaçait derrière le son des battements de son cœur, de sa respiration haletante et d’un brouhaha qu’elle ne parvenait pas à identifier. Quelque chose la retourna et elle se sentit donner un coup de coude, par réflexe, et pousser un cri. Elle ne s’entendit pas mais ses hurlements enflammèrent sa gorge. La force qui l’avait fait basculer la maintenait maintenant au sol, malgré ses coups de pied désespérés, et elle commença à percevoir une voix :

 — …ini. C’est fini ! Vous n’avez rien ! Vous n’avez rien !

 Elle ouvrit les yeux, ce qui lui permit de se rendre compte qu’elle les avait fermés.

 

 

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